M. Georges-Michel, 1969

L’ésotérisme de Soshana

Où j'ai rencontré, la première fois, Soshana?... A quelque deux mille mètres d'altitude, dans le petit train qui, sur les flancs de l'Himalaya oriental, entre Népal et Pakistan, grimpe, haletant, cahotant, ses roues crissant sure le sable jeté en guise de freins sure les rails, vers Darjeeling, qui est, on le sait, la seule porte de l'Est vers le Kintchindjiga, la montagne sacrée, toujours blanche, inviolée.

Dans ce rude paysage, Soshana m'apparut alors telle une princesse de miniature persane, de lourds cheveux noirs ombrageant des yeux plus noirs encore, si longs qu'ils mordaient sur le profil; deux lèvres roses à peine entrouvertes, et un corps de sylphe.

Comme elle ne semblait pas devoir monter là-haut pour y faire commerce de thé ou pour y tenir une pension de famille, je me permettais de l'interroger.

Eh bien, elle voulait s'en aller tout simplement au-delà même du Kintchin, vers les montagnes bleues et noires où règnent les géants toddes, leurs dieux buffles et leurs serviteurs nains, les Kourombs, là où pullulent, dans leur cavernes, de mauvais sorciers, nombreux comme dans un cimetière, des rats après une peste.

J'essayai de l'en dissuader, d'abord parce que cette magnifique personne aurait eu à sacrifier, en la rasant, son admirable chevelure; ensuite, parce que ayant moi même tenté l'expérience, j'avais dû m'enfuir, presque épouvanté, dans l'hallucination d'échapper à la mixture noire que les sorciers m'avaient offerte et qui devait me laisser trente jours immobile dans une sorte catalepsie consciente!

Soshana m'avait écouté en dégustant une tasse de thé dans un des petits bungalows qui dominaient le terrain de golf – car il y a un golf dans cette antichambre en plein air de l'initiation ésotérique... Nous nous étions quittés sur uns sourire réciproque.

Je devais retrouver Soshana, peintre, bien des années plus tard, dans un atelier de la rue de la Grande-Chaumière, à Montparnasse, Paris, tout au fond d'un long couloir d'une vieille cour et où elle avait entasse des totems, des têtes jivaro, des amulettes africaines, des thoras d'argent ciselé de la vieille Jérusalem.

Car, entre-temps, et durant vingt années, elle avait peint à travers les îles du Pacifique, les pays d'Indonésie, d'Afrique, d'Amérique du Sud et du Nord, exposé à Anvers, Munich, Sao Paulo, New York et même Antibes.

Dans cet atelier, qui avait été celui de Gauguin, autre voyageur!

Soshana voulut bien me montrer quelques-unes de ses oeuvres. Et je fus tout de suite pris d'angoisse. En vain, le peintre avait-il traversé tant de terres et d'océans, l'inde l'avait marqué irrémédiablement. Dans chaque toile, si lumineuse

fut-elle, je retrouvais l'atmosphère des antres des sorciers à cornes, je descendais dans les vallées obscures où résonnaient les sons lugubres des longues trompes de corne sacrées, dans les souterrains que devaient parcourir, parfois durant des semaines et souvent au péril de leur vie, les adeptes sacrifiés. Et cela avant même de considérer la peinture pour la Peinture.

Soshana avait débuté à seize ans. Son premier voyage fut pour la France, et sa première visite pour Picasso qui lui recommanda, en même temps qu'il brossait son portrait:

- Höre N'écoutez personne, mais regardez beaucoup de choses et travaillez par vous-même.

Elle a donc regardé beaucoup de choses et beaucoup travaillé.

Et me voici devant une centaine de toile où dominent des gouffres de bleus, le peinture n'ayant pas hésité à opposer le dangereux bleu de Prusse aux ocres le plus tendres, et qui, dans ses paysages, se heurtent dans de cataclysmes évoquant les accords d'un "Sacre du Printemps" pictural.

Ou bien, dans les souvenirs du Thaïlande, entre autres, surgissent dans la profondeur de nuits inconnues des pagodes de feu. Sans rien de voulu qui no sortît d'elle même, sans jamais un effet artificiel. La "profondeur de son âme" auraient dit les premiers suiveurs des cubistes. Et quelle âme empreinte de tant de mystères abyssins, émanant de la couleur seule!

Mais foin de littérature critique. Faites comme Soshana: regardez, regardez ses toiles. Et comme elle, trouvez-y et en vous-même votre surprise et votre émotion.

Michel Georges-Michel, Paris 1969, critique de l’art