Pierre Restany,1969

Sur la terre

Soshana Afroyim est une grande voyageuse. Depuis que je l'ai rencontrée durant l'été 1962 au Musée d'Antibes où elle avait une exposition, elle a trouvé le moyen de faire deux or trois fois le tour du monde, des ashrams de l'inde aux pyramides du Yucatan.

De l'expressionnisme plus ou moins abstrait à la calligraphie tachiste, la peinture de Soshana se présente ainsi comme un journal de voyage rédigé, page après page, au gré des itinéraires, des impressions, des chocs visuels. Ce sont des notes et des réflexions sur l'espace ambiant, des esquisses de situations, l'approche d'un contexte personnalisé. Un atlas de l'émotion et du souvenir. Soshana aurait pu à sa guise en multiplier les feuillets si, brusquement à New York en 1968, la mutation ne s'était produite….

La vision de l'artiste naguère itinérante se fixe désormais sur des formes structurées qui définissent leur propre aura de rayonnement. Elle refuse les schémas spontanés qui sont le constat passif, l'enregistrement réflexe d'un signe ou d'une émotion. Sa sensibilité devient positive, désireuse non plus de recevoir mais de donner, non plus de subir ni d'interpréter mais de s'affirmer.

Le dessin de Soshana, dès lors, perd sa gratuité sons aspect de notation intime. Il devient monumental, fonctionnel. En l'espace de quelques mois l'artiste nous a proposé une série cohérente de projets d'occupation de l'espace qui vont des obélisques lumineux à la tour-toboggan en double spirale.

Les obélisques en plexiglas lumineux s'insèrent dans la tradition immémoriale des alignements, du menhir au totem. On y retrouve sans aucun doute des références plus modernes comme celles des tours de Mathias Goeritz, l'urbaniste-poète de Mexico, comme le rappel des traits de lumière chers à Gio Ponti. Les obélisques de Soshana sont les balises de notre vie moderne: il s'agit de faire en sorte que les hommes aient envie de se rencontrer, de se donner rendez-vous, de s'orienter par rapport à un axe de parcours. La forme est là pour fixer dans le vif la présence humaine dans la chaleur d'une rencontre, dans le réconfort de la direction retrouvée: un signe humain venu du fond des âges à la rencontre de la modernité, et moderne à toutes les époques.

La marque monumentale peut prendre d'autres dimensions plus complexes, comme celle d'un Z renversé, figuration multicolore de l'éclair de la foudre.

L'anecdote baroquisante nous renvoie au journal de voyage. Un cactus géant en caoutchouc-mousse figure la structure portante d'un jardin d'enfants. Encore le Mexique! La mythologie ne perd pas ses droits non plus. La gueule béante de la baleine de Jonas devient restaurant panoramique: des voûtes de béton précontraint et des parois de plexiglas en encorbellement. Moderne version de la Tour de Babel, une structure spiraloïde en section tronquée supporte un toboggan. L'industrialisation du bâtiment, le développement du béton et des matières plastiques enlèvent tout caractère utopique aux projets de Soshana. L'occasion toutefois se présentera-t-elle? Pourra-t-elle réaliser ces grands jouets pour enfants qui font la joie des grandes personnes? Cette architecture ludique correspond bien à la fonction sociale de l'art dans notre société en mutation. L'architecture de demain vivra sur cette relance poétique. Il était temps que les peintres sortent de la tour d'ivoire de leur atelier et vivent intensément l'esprit de la fête: la métamorphose visuelle qu'éprouve notre époque n'est ni un luxe de l'industrialisation ni une illusion des mass media, mais le réflexe de survie d'une civilisation entièrement dominée par la science et dont le salut réside dans la permanence de l'humanisme dans la technique.

Les dessins d'architecture ludique de Soshana sont à rapprocher de ses maquettes-jouets qui sont des éléments structurels aimantés composables et décomposables au gré de l'utilisateur. Une sorte de Meccano approximatif reçu et corrigé par Vasarely ou Agam. Un jeu de construction, certes, mais parfaitement aléatoire. La libération de l'esprit par le jeu des doigts.

Dans ce domaine de l'art-jeu, les rencontres et les recoupements sont légion. A l'amorce d'un regain généralisé du langage, toutes les idées sont dans l'air et c'est bien normal. N'en voulons pas à Soshana d'entrer un peu tard dans ce domaine enchanté qui est aussi celui de la praxis active de la métamorphose planétaire. Tous les chemins mènent à Rome. Le sien a été long. Elle a eu l'honnêteté de ne pas en brûler les étapes et d'accumuler les kilomètres de sensations, de réflexions, de pensées et d'espoirs. Honnêteté de sensations, de réflexions, de pensées et d'espoirs. Honnêteté qui portera ses fruits, dès que Soshana sera définitivement revenue sur terre, sure la Terre de tous les hommes.

Pierre Restany, Paris 1969, historien et critique de l’art